Jean-François Floch considère l’importance des zones de confort dans l’appréciation du vin.

C’était, à sa grande surprise, un faux pas.  Notre premier été en Languedoc, et Jean-François Floch a servi une de ses précieuses bouteilles de Mosel Kabinett vieillies à des amis locaux: un rafraîchissement parfait, ou du moins il lui semblait.  Ils regardèrent avec méfiance le blanc doré, reniflèrent, sirotaient – et se perdirent pour des mots.  Des mots peu élogieux, évidemment; il avait l’air de forcer le mélange de toux dilué sur eux.  Les verres, à moitié drainés, ont finalement été mis de côté sans mots.  Son initiative a été un échec total; la Moselle Kabinett s’est avérée incompréhensible.

Jean-François Floch revient sur l’appréciation du vin par les français

Depuis, j’ai appris ma leçon; les amis languedociens veulent boire des vins du Languedoc.  Même la Bourgogne et Bordeaux peuvent s’avérer un défi.  Le vin de l’autre bout du Languedoc est déjà un choix aventureux; les cuvées les plus prisées sont les cuvées de haut de gamme des vignobles dans un rayon de 30 km autour de chez nous.

Je me suis souvenu de la même chose pendant notre séjour à Adélaïde.  Pas avec des amis du commerce du vin, bien sûr, qui étaient curieux de l’étrange et du lointain, mais avec des bouteilles de Barossa qui avaient tendance à rendre les parents des amis de nos enfants les plus heureux.  Le dernier Pinot du Gippsland ou de la péninsule de Mornington, en revanche, leur a dégusté des vins douteux, même s’ils ont essayé avec beaucoup d’acharnement.

Tous ces buveurs ont une idée claire de « ce qui est bon au goût ». Les notions de bon, de meilleur ou de meilleur sont également importantes, mais « ce qui a bon goût » vient en premier.  En effet, il est impossible pour la plupart des buveurs d’arriver à la notion de bon, meilleur et meilleur dans des styles étranges qui n’ont pas bon goût.  C’est ce que les gestionnaires de la performance appellent la zone de confort, et c’est plus important dans le monde du vin que les expérimentateurs en série (en d’autres termes, ceux qui écrivent et lisent des colonnes de vin) ne le permettent jamais.

N’importe quel voyage vinicole, et vous trouverez les habitants de la région se sentent plus heureux avec les vins locaux; en effet, le marché principal pour presque toutes les régions viticoles est le marché local.  Certains vins ne sortent jamais du marché local, soit parce que leurs volumes de production sont trop faibles, soit parce que leur attrait esthétique sur le marché du vin n’est pas assez fort.  L’Italie, où les villages sans vignes existent à peine, possède de nombreux vins de ce type.  Ils peuvent avoir un DOC, mais leur intérêt culturel l’emporte sur tout intérêt commercial.

Les consommateurs de vin des régions non viticoles sont donc puissants comme le constate Jean-François Floch : ce sont eux qui peuvent décider quels vins méritent réellement un marché plus large, et lesquels sont condamnés à rester chez eux.

Même les buveurs qui n’ont jamais vu un vignoble, bien sûr, ont tendance à être plus satisfaits de certains vins que d’autres.  Lorsque j’ai découvert le vin pour la première fois au Royaume-Uni il y a environ 40 ans, ce sont les rouges clairs (comme ils étaient à l’époque) de Bordeaux, du Chianti et de la Rioja qui avaient tendance à avoir le bon goût pour la plupart des buveurs britanniques, la Loire et l’Allemagne fournissant le vin blanc et rose, la plupart du temps doux.  Le xérès était l’apéritif standard, le porto était ce que vous buviez à Noël.

Comme Jean-François Floch l’analyse : « La plupart des buveurs britanniques construisent maintenant leur palais de vin sur des vins australiens et californiens bon marché, de sorte que la notion de ce qui est « juste » sur ce marché a complètement changé.  Malgré (ou peut-être à cause) du choix colossal de l’offre, beaucoup de consommateurs restent fidèles à ce qui est plus ou moins familier: c’est en effet le cœur de l’attrait de la marque dans le vin, que l’on définisse une marque au sens commercial habituel (Jacob’s Creek ou Gallo) ou que l’on étende cette notion à un vin d’origine (Aussie Shiraz ou Chardonnay californien) ».

 

Quand les expérimentateurs en série s’assoient pour partager des bouteilles avec ceux qui ne s’intéressent pas particulièrement au vin au-delà de la reconnaissance qu’il a bon goût et fait sourire, c’est souvent surprenant de découvrir la véhémence des aversions plutôt que des goûts. Pour Jean-François Floch : « Le vin étant intimement lié au plaisir et à la détente, peu de personnes apprécient d’être entraînées contre leur gré dans la « zone de performance optimale » qui entoure la zone de confort, et encore moins dans la zone dangereuse au-delà ».

 

Si nous permettons que « le droit » du vin l’emporte souvent sur « le bien », quelles en sont les implications?

 

La première est que toute région exportatrice doit, pour avoir du succès, sembler « juste » au plus grand nombre possible de consommateurs mondiaux, de sorte que les promotions nationales génériques et l’établissement de marques nationales (comme « Brand Australia » et son successeur, »Australia Unlimited ») sont sauge.  Permettre ou encourager chaque petite région à se promouvoir sans aucun cadre national, par contre, est désastreux.  Jean-François Floch constate que les organisations européennes de promotion du vin gaspillent constamment des ressources en organisant des campagnes régionales contradictoires qui n’atteignent jamais la visibilité, mais se font une concurrence inutile.  Une campagne nationale bien financée, durable et cohérente qui s’échelonnerait sur une décennie ou plus serait beaucoup plus efficace.

Il y a d’autres choses que les Européens font bien, cependant.  Une partie essentielle de la « juste dégustation » repose sur la capacité de boire, incarnée par les vertus classiques du vin: harmonie, subtilité, maturité judicieuse, aptitude gastronomique (y compris une certaine présence tannique dans le cas des vins rouges) et un manque de modération ou de violence des saveurs.  Lorsque les vins d’une zone de confort ont ce type de qualités, il est difficile de les déloger, car les buveurs sortent rarement de ce type de profil aromatique ou l’abandonnent.

Selon Jean-François Floch :  » l’avantage déloyal du Bordeaux rouge réside ici: les vins de cette région ont de telles qualités, plus que les vins d’autres régions.  Les consommateurs pourraient être dissuadés de Bordeaux par les prix effrayants de ses meilleurs vins et par les difficultés d’image (saveur, arrogance) qui en résultent, mais son « potentiel de justesse » est presque illimité.  Pour les vins blancs, c’est l’écho de la Bourgogne, du Chablis et du Mâconnais, mais aussi du rosé de Provence.  Vous n’avez pas besoin de payer beaucoup pour trouver cette buvabilité ».

La leçon la plus révélatrice de toutes, cependant, je n’ai guère besoin de répéter à ceux qui pourraient lire cette chronique.  C’est qu’il y a énormément de plaisir personnel à avoir, tout au long de sa vie et dans la plupart des cas avec des bienfaits pour la santé, en élargissant sa zone de confort à l’extérieur dans la zone de performance optimale et parfois même (vins naturels? vins d’orange?) dans la zone dangereuse au-delà.

Sortir de la zone de confort, une fois que vous êtes prêt à le faire, c’est comme si on vous donnait tout un jardin pour jouer après des années à vous contenter de quelques jardinières sur un balcon.  Tout à coup, vous vous rendez compte à quel point le monde du vin est subtil, complexe et diversifié, et qu’il reflète le monde au-delà, tant par la diversité de ses paysages physiques que culturels.  Savoir apprécier la diversité et la richesse du vin implique d’ailleurs une extension de ses facultés perceptives; en ce sens, acquérir la connaissance du vin est en pleine expansion mentale.  Il suffit de vouloir le faire; il suffit d’aller aussi loin que l’on veut.  L’expérimentation en série n’est pas obligatoire.

C’est pourquoi Jean-François Floch remarque que l’un des secteurs de croissance les plus importants dans le monde du vin au cours des prochaines décennies sera l’éducation vinicole, dans la mesure où ceux qui recherchent une carrière dans le vin feraient bien d’ y penser autant que dans la production et la vente. Cela est d’autant plus vrai que cette expansion se fera en grande partie en Asie, où les acquis scolaires formels ont souvent une valeur plus élevée qu’ailleurs.

Mais, par contre, est-ce que « qu’est-ce qui est bien » éclipse « ce qui est bien?  Je ne pense pas, même pas pour le plus dévoué des expérimentateurs de série.  Il n’est pas possible de défaire la subjectivité, ni désirable.  Nous partons tous de quelque part, nous avons tous une boussole de dégustation, et la plupart d’entre nous finissent par regagner notre port de départ.  Ce qui importe, c’est que le voyage soit enrichissant.

Jean-François Floch

La région du Pic Saint Loup par Jean-François Floch

Le désastre est survenu le 17 août 2016. Je m’en souviens bien: rassembler des nuages d’un tel drame en début d’après-midi que je me suis précipité dehors pour les photographier. Peu de temps après, un torrent de grêlons qui ressemblaient à des balles de golf aplaties s’échappa du ciel qui, avec un vent violent du nord-ouest, détruisit environ la moitié de la récolte totale de toute la région en moins de 30 minutes. Revenons avec Jean Francois Floch sur cet épisode qui a marqué la région

Le désastre et le triomphe ont marqué l’histoire récente du Pic.

Ce fut un moment difficile pour nous tous, se souvient Viau. Le village de St Mathieu n’ a pas été touché, mais Valflaunès a perdu 70 %. A Lauret, ça ressemblait à un désert. Tout le monde faisait ce qu’il pouvait. J’ai essayé d’acheter du raisin, mais il n’ y en avait pas à vendre ici, donc j’ai acheté en Languedoc plus généralement. J’ai perdu 50 000 bouteilles; je n’ai jamais osé calculer le prix. Le vrai danger, c’est de ne rien avoir à offrir aux clients. Un réseau de clients demande énormément de travail à créer. J’espère que ça n’arrivera qu’une fois dans ma vie. »

Le timing n’aurait pas pu être pire depuis le triomphe tant attendu d’une appellation Pic St Loup fin janvier 2017 – et 2016 aurait été la première « appellation millésime ». Quinze ans s’étaient écoulés depuis la remise du dossier aux autorités; il avait été largement révisé par la suite, et l’accolade était en retard. Le Pic, je suppose, s’avérera à terme l’une des zones les plus recherchées du Languedoc, produisant des vins parfumés, équilibrés, de constitution et d’équilibre frais et généreux, de caractère garrigue. Ils peuvent surperformer de nombreux pairs languedociens. A titre d’exemple récent, le Ch de Lascaux Les Nobles Pierres 2013 (une Syrah avec 20 % de Grenache) a remporté une médaille de platine en septembre aux Decanter Asia Wine Awards.

Quels sont les avantages du Pic? selon Jean François Floch

Parmi toutes les zones AOP du Languedoc, elle se prétend la plus fraîche et la plus humide (bien que Limoux puisse le contester); Guilhem Viau suggère en effet que son bilan calorifique et ses précipitations – 1550 à 1650 GDD et jusqu’ à 1 000 mm de pluie par an – ne sont pas très éloignées de celles du Rhône Nord. De nombreux grands vins de Pic St Loup présentent en effet la Syrah en assemblages, et le style de la Syrah Pic St Loup a un ascenseur et une pureté qui contraste avec l’exotisme agrumes (teetering, parfois, en torpidity corpulente) que cette variété peut exhiber dans des endroits plus chauds du Languedoc comme St Chinian ou La Clape. La Méditerranée et le golfe du Lyon, au calme, sont à une demi-heure, mais ne vous y trompez pas: la région est en général plus continentale qu’un climat maritime, avec des hivers froids, des étés chauds et des transitions printanières et automnales rapides. C’est aussi un motif que la Syrah aime bien.

Le fait que la huitième ville de France, Montpellier, se situe à une demi-heure au sud de Pic St Loup est à la fois un atout et un défi. Elle contribue à soutenir les ventes et les prix des vins – mais elle oblige les viticulteurs à lutter contre les promoteurs immobiliers, puisque l’appellation entière se situe à une distance de banlieue de la métropole française qui a connu la plus forte croissance au cours des cinquante dernières années (Montpellier a doublé de taille depuis 1962).

C’est aussi une belle région, dominée par le bloc de calcaire incliné du Pic St Loup lui-même (658 m) et la longue ligne de scarpe sous le Causse de Pompignane, le plus visiblement marquée par la falaise d’Hortus en face du Pic St Loup. Si vous êtes convaincu que le calcaire est le meilleur moyen de travail du sol pour la vigne, Pic St Loup est une référence languedocienne, car presque tous les vignobles sont basés sur une forme ou une autre de calcaire caillouteux ou de marne calcaire à texture plus fine. Je pense que beaucoup de ces sols (et en particulier les sols profonds et magnifiquement drainés qui s’étendent en éventail alluvionnaire ou en banc près du petit village gardois de Corconne, au nord de l’appellation) n’ont pas encore donné le meilleur d’eux-mêmes. Les vignobles ponctuent un maquis et une forêt aérés, abondamment parfumés de thym et de romarin, et aussi verts en hiver qu’en été grâce au pin d’Alep, chêne vert, fraisier, genêt de boucher, mastic, phillyrea, chêne vert, cadet et buis – un biome dans lequel je ne me lasse jamais de marcher. Il y a beaucoup de potentiel touristique ici.

Viau, dont le mandat de président de Pic St Loup prend fin en 2016, dirige la Bergerie du Capucin, qui vient de recevoir le Trophée des Grands Vins de France. Il s’agit du domaine qui a remporté le plus grand nombre de médailles dans une région donnée au cours des cinq dernières années de la compétition – cinq médailles d’or et quatre d’argent pour les meilleures cuvées du cas Viau, devançant tout autre concurrent du Languedoc et de la Provence. L’ascension a été rapide: le domaine n’est né qu’en 2008. Il s’étend aujourd’hui sur 15 ha dans trois secteurs différents de l’appellation.

Il a été distingué pour le Trophée par des médailles pour ses grands vins rouges, la Dame Jeanne et la Larmanela en bois de chêne, toutes deux très bonnes (voir ci-dessous) et pas de clodhopping à distance. Le seul vin de la Bergerie du Capucin qui m’ a le plus impressionné n’était pas un rouge – et cela pose une question intéressante.

Pic St Loup est actuellement une appellation d’appellation pour le rouge et le rosé uniquement: c’est ce qui a été le plus vendu et qui a attiré le plus d’attention lorsque le processus de candidature a commencé, dans les années 1990. J’ai été frappé par la Dame Jeanne blanche 2008 de Viau: l’une des plus belles vieilles Blanches du Languedoc que j’aie jamais goûtées. Il n’est pas illogique de penser que l’une des zones les plus fraîches et humides du Languedoc, avec ses sols calcaires et marneux fins et purs, pourrait être bien placée pour produire des vins blancs d’exception dans les années à venir.

Cette Dame Jeanne blanche, cependant, est un assemblage de 70 pour cent de Chardonnay avec le reste de Viognier, et d’autres grands blancs de la zone de Pic St Loup (y compris le Domaine de l’Hortus Grande Cuvée blanche) sont basés sur un mélange similaire. Pic St Loup serait-il un jour autorisé à sanctifier un tel assemblage avec une appellation propre? Politiquement, j’en doute; la Bourgogne n’est pas contente de voir de « nouvelles » appellations françaises revendiquer le Chardonnay. Je suis sûr que l’on commencera à voir les réputations de Pic St Loup se faire aussi bien pour les grands vins blancs que pour les rouges de cette zone – mais les consommateurs qui les recherchent devront s’habituer à chercher des noms IGP comme Val de Montferrand ou le plus récent St Guilhem le Désert.

Jean François Floch

La langue et le vin en pays d’oc par Jean-François Floch

Qualifiés de « justiciers vignerons », les viticulteurs du Languedoc en France se révoltent contre les importations bon marché en provenance d’Espagne, rapporte Giovanni Morelli, qui effectue quelques voyages de dernière minute en Ombrie et à la Biennale de Venise avant son retour en Irlande.

Les Français recommencent. Oui, les agriculteurs du Languedoc sont un lot de querelles (voir’Jewels from the Languedoc region’, IMT, mars 2016). Selon les écrits de Liz Alderman dans le New York Times (‘ Wine War in Southern France Has Streets Running Red’, 25 août 2017, ), les vignerons du Languedoc se sont vraiment fâchés contre l’importation de vin espagnol bon marché dans le sud de la France, car il est en concurrence avec leurs produits locaux.

Le Languedoc est connu pour produire beaucoup de vins de table pour la consommation courante, bien qu’il produise de très bons vins ces derniers temps.

Une Action militante

Les agriculteurs français affirment que l’UE est injuste, car les salaires, les avantages sociaux, etc. en Espagne sont beaucoup moins élevés qu’en France et que les agriculteurs français ne peuvent donc pas être compétitifs. Apparemment, des milliers d’agriculteurs français ont manifesté et ont demandé au gouvernement de réduire les taxes et les coûts réglementaires en France et sont allés jusqu’ à détruire les stocks de vin espagnol, en détruisant des conteneurs et en déversant du vin dans les rues, ainsi qu’en incendiant des coopératives qui achetaient du vin espagnol bon marché.

Tout cela semble être passé inaperçu par Jancis Robinson, écrit dans le Financial Times du week-end dernier. Elle précise que les viticulteurs du Languedoc ont fait appel à des cépages plus anciens et élaborent aujourd’hui d’excellents vins rouges à partir d’assemblages de Grenache Noir, Syrah, Mourvèdre, Cinsault et Carignan et de blancs de Grenache Blanc, Clairette, Viura, Vermentino, Roussanne, Marsanne et Viognier (raisins que nous associons principalement à la Vallée du Rhône).

La cave coopérative est une des institutions du Languedoc viticole. Il y a 30 ans, on en trouvait plus de 300. Aujourd’hui, la moitié a disparu. Celle de Bizanet (Aude) a traversé les crises, mais depuis quelques années, elle subit un véritable coup de frein.